19/02/2026
L’interprétation savante des résultats électoraux au prisme des caractéristiques géographiques et sociologiques constitue une tradition française depuis plus d’un siècle : plus précisément, depuis qu’en 1913 André Siegfried a publié le Tableau de la France de l’Ouest sous la IIIème République. En 2025, dans un ouvrage aussi monumental que peu convaincant (Une Histoire du conflit politique. Élections et inégalités sociales en France, 1789-2022), Julia Cagé et Thomas Piketty ont prétendu expliquer plus de deux siècles de vote par le jeu de fumeuses « classes géo-sociales », notion elle-même empruntée à Bruno Latour. On pourrait tout aussi bien évoquer Emmanuel Todd, Hervé Le Bras ou Jérôme Fourquet dans leurs tentatives de rendre compte du choix électoral, forcément individuel, par l’endroit où l’on vote. Un ouvrage paru cette année, dans une maison d’édition très orientée à gauche, retient l’attention par la simplicité et la transparence de sa méthode d’analyse, appliquée aux tous derniers scrutins législatifs.
# Comment est-il écrit ?
Les auteurs, Souidi et Vonderscher, entendent comprendre les logiques à l’œuvre dans les 577 circonscriptions (en fait, surtout celles de la métropole) lors des trois dernières législatives : 2017, 2022 et 2024. Chacune de ces dates a marqué l’histoire politique : d’abord majorité absolue pour un parti nouvellement créé ; puis percée inédite du Rassemblement National et perte de la majorité absolue par le parti présidentiel ; enfin mise en place d’une Assemblée divisée en trois pôles de force équivalente à l’issue d’un prétendu « front républicain » purement réactif à la poussée du vote national.
Pour analyser ces scrutins, les deux universitaires innovent par l’exploitation des données sociologiques à l’échelle de l’isoloir. En effet, depuis 2023 il est possible grâce à l’INSEE d’avoir le profil social de la zone couverte par chacun des 70 000 bureaux de vote. Souidi et Vonderscherer synthétisent ces données en une seule variable, le niveau de revenu. Dès lors, ils répartissent les bureaux de vote en vingt catégories d’effectif égal, ou vingtiles, hiérarchisées selon le niveau de revenu moyen du ménage. Le 1er vingtile regroupera ainsi les 5% de bureaux de vote ayant le niveau de revenu moyen du ménage le plus bas, et le 20ème vingtile les 5% ayant celui le plus haut.
Ensuite, les auteurs vont caractériser les bureaux de vote selon leur localisation géographique, en distinguant les communes-centres, les autres communes du pôle urbain, les communes de la périphérie (ou couronne) du pôle urbain, et enfin les communes hors attraction des villes.
Il y a donc trois ordres de données exploitées dans ce livre et mises en relation :
o les résultats électoraux (en % des suffrages exprimés, en % des inscrits ou en nombre de voix) ;
o le niveau de revenu moyen du bureau de vote ;
o l’inscription du bureau de vote dans un espace plus ou moins urbain.
On trouve à la fin de l’ouvrage une vingtaine de pages expliquant de façon claire la méthodologie des auteurs, et qui peuvent être une source d’inspiration pour les lecteurs désireux de mener leurs propres recherches électorales.
# Que dit-il ?
Nous retiendrons ici quelques enseignements du livre :
Il existe toujours un lien direct et linéaire, le fameux « cens caché » analysé autrefois par le sociologue Daniel Gaxie, entre le niveau de revenu et celui de l’abstention.
Le vote pour les candidats du « socle commun » (macronistes et LR) progresse directement en fonction du niveau de revenu moyen par bureau de vote : le vingtile « 1 », avec le niveau de vie moyen le plus modeste vote le moins pour eux, le vingtile « 20 » vote le plus pour eux.
Évidemment, on compare ici des forces - les macronistes et les LR - aux performances électorales d’un niveau très différent, mais cela indique aussi une condition de possibilité sociale de leur connivence parlementaire ces dernières années.
Pour les candidats du NFP en 2024, on constate une sur-performance dans les bureaux de vote du vingtile 1 et ceux des vingtiles 18 à 20. Dans le détail, ce sont surtout les mélenchonistes qui prospèrent relativement davantage dans les bureaux de vote où les électeurs sont en moyenne les plus pauvres, et les écologistes et sociales dans ceux où ils sont les plus prospères. Les différences sociologiques entre les électorats de gauche, ne serait-ce qu’en termes de revenus, sont un facteur de fragilité pour ce pôle.
Pour les candidats RN, la répartition du vote est inverse à celle des canidats NFP, avec des scores relativement faibles dans le vingtile 1 et encore plus dans ceux de 18 à 20. Ils réalisent donc leurs meilleurs scores dans ceux allant de 2 à 17, vaste plateau des classes populaires et des classes moyennes modestes, avec une certaine progression du côté des classes moyennes relativement aisées en 2024.
Lorsque l’on annule l’effet du niveau de revenu, grâce à un modèle statistique de régression linéaire, l’effet géographique (« la France des tours contre la France des bourgs » par exemple) est très faible. Ceci, en passant, même si les auteurs sont très prudents à ce sujet, affaiblit encore davantage le propos de Cagé et Piketty sur les « classes géo-sociales ». Donc les scores très élevés réalisés par le RN dans les communes rurales et les couronnes péri-urbaines sont d’abord et très prosaïquement imputables aux caractéristiques sociales de ceux qui y habitent.
Si l’on raisonne au niveau du bureau de vote, plus la proportion d’individus nés hors de l’UE est faible, plus le vote en faveur du RN est importante, corrélation négative qui peut se prêter à des explications divergentes.
Toutes ces affirmations, qui apparaîtront pour beaucoup comme de simples confirmations, reposent dans l’ouvrage sur des tableaux très nombreux et d’une lecture aisée. C’est en ceci que l’ouvrage est particulièrement utile, avec la mise en valeur des évolutions pour chaque courant politique au fil des scrutins.
On trouve également dans ce livre des analyses serrées sur les élections législatives de 2024 marquées par le fameux « front républicain ». Chaque type de configuration de premier et de second tour y est scruté, au regard notamment de la qualité des reports de voix.
Enfin, les auteurs nous livrent une réflexion originale sur la notion de « swing circos », ou circonscriptions clés, en montrant la grande difficulté à importer le modèle américain des « swing states ».
Qui l’écrit ?
Youssef Souidi est docteur en économie et diplômé de l’EHESS. Thomas Vonderscher est éditeur et diplômé de l’ENS Paris-Saclay en sciences sociales.
# Pourquoi le lire ?
La sociologie électorale donne naturellement des clés d’interprétation du vote, et donc peut nourrir la stratégie des partis et des candidats. Même si parfois l’on y puise surtout des arguments pour étayer des modèles interprétatifs pré-établis, cela doit être à l’inverse l’occasion de secouer ses habitudes de pensée sur les mécanismes du vote. Cet ouvrage, la Nouvelle cartographie électorale de la France, surprend par sa tonalité relativement objective. Les auteurs ne cherchent pas, contrairement à Cagé et Piketty dans leur Histoire du conflit politique, à défendre coûte que coûte une thèse idéologique que l’on percevrait dès les premières pages. Ils posent des questions simples sur les derniers scrutins législatifs, questions souvent présentes dans le débat politique, et y apportent des réponses reposant sur des tableaux de données bien expliqués.
On peut trouver les deux axes, l’un géographique, l’autre social, un peu trop sommaire : le niveau de revenu, notamment, ne dit pas grand-chose de l’origine du revenu (salaire, profit, pension) et encore moins du statut de la personne (retraité, salarié du privé, salarié du public, à son compte), ce qui altère beaucoup la compréhension sociologique du choix électoral.
Ensuite, même à un niveau aussi fin que le bureau de vote, l’analyse ne prend en compte que des moyennes géographiques du vote : les explications données par les auteurs pour se passer des données de sondages électoraux, qui eux travaillent au niveau de l’individu, n’apparaissent pas bien convaincantes.
Pour autant, cet ouvrage apporte beaucoup d’informations, développe des procédés interprétatifs intéressants et suggère des pistes de travail pour les praticiens de la mobilisation électorale que sont les candidats et les militants.
# Citations
o « Le rapprochement entre états-majors postérieur aux législatives de 2024 se produit donc après une série d’élections qui font apparaître des similitudes sociales en termes d’électorat. (…) Les blocs centraux et de droite connaissent une structure de vote similaire selon le niveau de vie (plus le revenu augmente, plus la probabilité de voter pour eux s’accroît) ; ils se distinguent par leur ancrage territorial – la droite enregistrant des scores plus honorables dans le péri-urbain et la ruralité que dans les communes-centres. »
o « Les progrès du RN entre ces deux scrutins (premier tour de la présidentielle de 2022 et premier tour des législatives de 2024) ont été d’autant plus élevés que le niveau de vie du bureau de vote l’était aussi. (…) Le profil de l’électorat de 2022, qui montrait des zones de faiblesse dans ce qui s’apparente aux classes moyennes supérieures, a ainsi été rééquilibré pour donner une forme en toupie : un niveau élevé dans une large classe moyenne et des relatives zones de faiblesse chez les plus aisés et les plus pauvres. »